À une heure à peine du tumulte des Alpes-Maritimes, ici, dans le pays Dignois, la lumière accroche les pierres claires des maisons et chaque ruelle semble raconter, à mi-voix, une histoire patinée. Pourtant, derrière le charme, certains villages se taisent peu à peu. Les écoles ferment, le boucher part à la retraite sans repreneur, on croise moins de monde sous les tilleuls l’été… Alors, ici comme ailleurs, la question se pose : comment ranimer la vie au village ?
Pas question de résumer nos villages à une carte postale. C’est tout un quotidien qui se joue derrière ces façades : liens sociaux, emplois, transmission de savoirs, qualité de vie. C’est aussi un enjeu bien réel en chiffres : selon l’Insee, près de 32% de la population des Alpes-de-Haute-Provence vit dans une commune de moins de 2 000 habitants (données 2022). Et dans certains hameaux autour de Digne, un habitant sur quatre a plus de 65 ans (source : Insee).
Pourtant, on voit aussi, chaque jour sur le marché ou dans des projets collectifs, que le souffle ne manque pas. De Thoard à Aiglun, de Marcoux à la Robine, des initiatives, petites ou grandes, redonnent du cœur à l’ouvrage. Nous sommes allés à la rencontre de celles et ceux qui, par petites touches, réinventent la vie d’ici.
C’est souvent ce qui frappe d’abord : le jour où la boulangerie ferme, c’est tout le village qui change de rythme. Selon une étude de l’AMRF (Association des maires ruraux de France), un village qui perd son dernier commerce voit la fréquentation des espaces publics baisser de 20% en moyenne. Les habitants, on le sait, veulent surtout pouvoir “tout faire” sans toujours redescendre à Digne.
Le maintien de ces services de base, c’est la survie du village, mais aussi un ancrage pour la convivialité et le tissu associatif.
Le café associatif du Coin, à Mallemoisson : à première vue, c’est une salle avec des tables en bois, des discussions à midi, l’odeur du café. Mais c’est aussi un espace de coworking, des ateliers bijoux, un cours de provençal le jeudi ! Ces lieux hybrides – on en compte sept sur le territoire, selon la Fédération des cafés associatifs PACA – redonnent de la vie là où les structures publiques ferment progressivement.
Pour certains de ces projets, la municipalité joue le jeu, prête des terrains, finance l’électricité, mais l’essentiel repose souvent sur l’engagement bénévole et l’envie de “faire ensemble”.
Le manque de logements abordables freine souvent la revitalisation des villages, notamment pour les jeunes familles. Le Pays dignois, ce n’est pas la Côte d’Azur, mais le prix du foncier, même ici, s’est tendu avec la crise du logement. Selon l’Observatoire de l’Habitat 04, il faut compter entre 1 500 et 2 200 €/m² pour une maison ancienne à 20 minutes de Digne.
La question du logement, c’est aussi celle de l’attractivité des écoles, des crèches et des services. À Draix, par exemple, le maintien d’une classe unique a été conditionné à l’installation de trois jeunes couples sur la commune (source: La Provence, mars 2024).
De nombreux habitants le disent : “ce qui fait rester ici, c’est la beauté du coin, la lumière, la nature.” Mais comment faire de ce patrimoine un atout pour la vie au quotidien ?
La revitalisation par le patrimoine, c’est aussi celle de l’esprit du lieu : restauration des chapelles, organisation de fêtes patronales, mise en valeur des sources et des lavoirs. Cela redonne de la fierté locale (“Ici, ce n’est pas qu’une photo de lavande sur Instagram !”).
Redynamiser, c’est aussi inventer de nouveaux emplois, loin des usines à touristes ou des emplois saisonniers précaires. On a vu fleurir, depuis cinq ans, plusieurs micro-entreprises ou initiatives qui créent de l’activité à taille humaine.
Ce tissu économique “cousu main” redonne de la vigueur à nos bourgs. Il s’appuie sur l’identité locale, le vivre ensemble, et donne des raisons de rester… ou de revenir.
On l’a souvent entendu : “les jeunes partent”. Pourtant, à Barrême, Digne, ou Saint-Julien-d’Asse, des groupes d’ados se mobilisent pour des skate-parks, des festivals musicaux (“Les Estivales du Bléone”), ou, plus souvent qu’on le croit, des conseils municipaux des jeunes. En 2023, près de 22 communes du territoire avaient un Conseil Municipal des Jeunes, selon l’Association des Maires de France.
L’avenir du territoire passe aussi par leur écoute et leur mise à contribution.
Dans le Pays dignois, beaucoup de ceux qui “font vivre le pays” sont venus de retour – anciens enfants du coin, urbains en quête de sens, retraités actifs. Ils forment une mosaïque humaine qui réinvente l’attachement au territoire.
Ce sont souvent des rencontres, des projets partagés, des moments de fête qui raniment le feu sous la marmite. Ce n’est pas qu’une question d’argent ou de subventions : ce sont les liens, la confiance, le “coup de main” un samedi matin, le marché où l’on se retrouve, le besoin de transmettre – un savoir-faire, une recette, l’amour d’un “petit coin” d’ici.
Revitaliser nos villages, ce n’est pas revenir en arrière. C’est imaginer demain avec ce qui fait le sel de la vie ici : la simplicité, l’entraide, la lumière d’un soir d’été à la terrasse d’un bistrot, et la promesse discrète que, malgré les transitions, le pays dignois a encore de beaux jours devant lui.