Dans le Pays dignois, entre la vallée de la Bléone, les odeurs de tilleul l’été et le vent qui court sur les hauteurs du Cousson, le mot “numérique” évoquait jusque-là des réalités… lointaines. Pourtant, depuis quelques années, il suffit de flâner sur la place du Général de Gaulle ou dans les ruelles de Digne-les-Bains pour sentir que quelque chose a changé. Ici aussi, on voit plus de smartphones aux terrasses, des affiches annonçant des ateliers numériques à la médiathèque, et des marchés où producteurs proposent maintenant – “sans contact” – de régler le fromage de Banon ou les fruits du coin.
Nous avons voulu comprendre, chiffres à l’appui, témoignages locaux au bout du rouleau de lavande, comment le numérique s’immisce dans nos vies rurales et ce que cela change, au ras du sol, à l’échelle d’une communauté où tout le monde ou presque connaît encore le prénom de la factrice.
Le déploiement de la fibre optique dans la région dignoise, on en parlait comme d’un mirage il y a encore dix ans. Mais voilà : depuis 2020, autour de 12 000 foyers dignois (INSEE, 2023) sont désormais éligibles à la fibre dans la CAPD (Communauté d’Agglomération du Pays Dignois), et même certains hameaux du plateau de Valensole commencent à voir débarquer les techniciens.
Le numérique, ici, n’est donc plus un luxe, il commence à devenir “un outil comme les autres” pour celles et ceux qui souhaitent rester vivre “au pays” tout en étant reliés au reste du monde – et pas seulement à la météo ou aux horaires du dernier car.
Lorsque l’on vit loin des grandes préfectures, la question du service public n’est pas anodine. Depuis quelques années, le Maïf numérique Tour, la Maison France Services de Digne, ou les initiatives de la CAF et de la MSA proposent :
Chiffre clé (source : Préfecture 04) : plus de 3 200 personnes suivies par les ateliers d’accompagnement au numérique en 2022 sur le Pays dignois, surtout dans les tranches d’âge 55 ans et plus.
Cela change-t-il la donne ? Difficile de tout mesurer. Mais les retours sont là : moins de trajets inutiles, moins d’attentes à la mairie, et une impression – timide mais réelle – que l’on peut, même dans nos vallées, garder du lien sans se déplacer systématiquement. Les “coup de mains” entre voisins s’adaptent : on apprend ensemble à scanner un document, à naviguer sur Doctolib, ou à demander un acte de naissance à distance.
Autant le dire : on aime acheter chez ses petits producteurs ou artisans. Mais ici aussi, les habitudes évoluent :
Bien sûr, le “tout digital” ne fait pas l’unanimité. Certains restaurateurs nous confient préférer “le coup de fil traditionnel” pour réserver une table. Mais les outils numériques créent de nouveaux ponts : on voit naître des circuits-courts plus visibles, des échanges plus simples entre clients et petits producteurs qui n’auraient pas eu les moyens de se faire connaître autrement.
Pour les jeunes entrepreneurs, impossible de s’installer sans une présence sur Internet – ne serait-ce que pour être répertorié sur Google Maps lors de la saison touristique.
Le Pays dignois, c’est une histoire longue : dolmens, mèches de lavande, ateliers de céramistes, fresques à la cathédrale… Le numérique n’efface pas cela. Mais il permet parfois de révéler ce que l’on ne voit pas toujours :
On ne remplace pas la marche dans les marnes ni l’odeur des tomettes chauffées l’après-midi, mais on complète l’expérience et, souvent, on la donne à voir à ceux qui ne pourraient pas se déplacer.
À Digne ou à Mallemoisson, le tissu associatif est dense. Mais force est de constater que sans le numérique, beaucoup d’événements passeraient sous le radar :
Ce n’est pas tant le passage à une “société dématérialisée”, mais l’invention de nouveaux moments de convivialité, parfois hybrides. On réserve en ligne, on se retrouve sur le marché, on échange photos et bons plans. Ce n’est pas Paris, et c’est tant mieux. Mais ce n’est plus tout à fait l’ancien temps non plus.
Le numérique, ce n’est pas tout rose sous le soleil dignois. Les injustices perdurent : certains lieux restent mal connectés (plateau de Vaucluse, certaines vallées du Cousson), et tous ne sont pas égaux devant les outils. La fracture numérique existe, elle est “moins visible qu’à Marseille, mais bien là”, glisse Gérard, bénévole au CCAS.
L’enjeu, pour la suite, sera de :
Malgré tout, l’arrimage du Pays dignois à la modernité ne se fait pas au détriment de son identité. On y reste attaché à la pierre, à la main tendue et au marché du samedi. Mais on regarde plus loin, avec de nouveaux outils en poche.
Ce que l’on retient de cette immersion numérique, c’est que l’outil ne fait pas tout, mais qu’il donne des ailes à la vie locale. De la gestion associative à l’information pratique, du patrimoine à la petite annonce, le virtuel vient prolonger la convivialité que l’on aime ici. Le défi sera d’en faire une force collective, sans oublier ce qui fait la saveur du Pays dignois : le goût du lien, du vrai et de la rencontre.
Alors, si vous passez par ici, que vous soyez branché numérique ou amateur de vieilles pierres, la porte est ouverte. Au cœur du Pays dignois, le digital ne remplace pas le réel, il l’accompagne, un pas après l’autre, sur les chemins de chez nous.
Sources : INSEE, Préfecture des Alpes-de-Haute-Provence, Ville de Digne-les-Bains, Alpes de Haute-Provence Tourisme, France Bleu Provence